Iran : les Artesh au pouvoir, un scénario plausible ?

Nous avons souligné dans notre précédent article la différence entre l’armée régulière et les pasdarans.

L’Iran possède en effet deux forces militaires parallèles, avec des chaînes de commandement et des missions différentes : 

L’Artesh est l’armée régulière de l’Iran, chargée de défendre l’intégrité territoriale et les frontières, forte d’environ 400 000 à 450 000 hommes majoritairement conscrits, mais volontairement sous‑équipée par le régime, avec des blindés et une aviation issus de la guerre froide, et dirigée par des généraux de guerre conventionnelle étroitement surveillés par des commissaires politiques pour prévenir tout coup d’État. 

Les Pasdarans, ou Corps des Gardiens de la Révolution islamique, ont pour mission première d’assurer la survie du régime à l’intérieur et l’exportation de la révolution à l’extérieur; ils comptent environ 150 000 à 190 000 hommes sélectionnés sur des critères idéologiques, très bien rémunérés, et monopolisent les moyens stratégiques : force aérospatiale (missiles balistiques, drones), marine asymétrique dans le détroit d’Ormuz, Force al‑Qods pour les opérations extérieures, contrôle du programme nucléaire et de l’appareil répressif intérieur via les milices Bassidji.

Parmi les informations disponibles (mais l’investisseur doit bien prendre en compte que c’est là une hypothèse de travail hiboo), ils semblerait que les frappes en cours visent surtout les infrastructures des Pasdarans :

  • Ce qui est détruit : Les bases de lancement balistiques du CGRI, les usines de drones, les centres de commandement de la Force Al-Qods, les bases navales asymétriques à Bandar Abbas, le complexe présidentiel et les sites nucléaires souterrains.
  • Ce qui est épargné : Les grandes casernes d’infanterie de l’Artesh, ses bases aériennes conventionnelles, et les infrastructures civiles (eau, électricité grand public) qui ne sont pas duales.

De même, il semblerait que l’objectif des premières frappes était de détruire le cerveau sécuritaire et idéologique du régime irannien et que dans ce cadre l’’annonce de l’élimination du “chef d’état-major iranien” et de “40 hauts commandants” visait précisément l’encadrement supérieur qui verrouillait le pays et on note les assassinats suivants pour ce qui concerne les forces militaires : 

Le Major-Général Mohammad Bagheri (Chef d’état-major des forces armées) : Bien qu’il coiffait théoriquement les deux armées (Artesh et Pasdarans), Bagheri était un pur produit des Gardiens de la Révolution. Il était la courroie de transmission directe entre le Guide suprême et l’appareil de coercition. Sa mort brise la chaîne de commandement unifiée.

Le haut commandement du CGRI (Pasdarans) : Parmi les victimes des frappes ciblées sur Téhéran et les bases balistiques, on compte logiquement les adjoints directs de Hossein Salami (Commandant en chef des Pasdarans), l’état-major d’Amir Ali Hajizadeh (Force aérospatiale, responsable des missiles) et les cadres de la Force Al-Qods (opérations extérieures). 

En revanche, on constate que les principaux dirigeants de l’armée, l’Atresh, n’ont a priori pas été visés par les frappes et que l’organigramme de l’armée régulière est resté debout. Ces hommes, jusqu’ici maintenus sous tutelle politique et sous-financés, se retrouvent soudainement à la tête de la seule force structurée du pays, une force qui pourrait aujourd’hui prendre le pouvoir : 

Major-Général Abdolrahim Mousavi (Commandant en chef de l’Artesh) : Le plus haut gradé de l’armée régulière. Traditionnellement perçu comme un loyaliste prudent, il fait face à un vide de pouvoir et dispose probablement de la légitimité légale pour ordonner le déploiement de l’armée “pour sécuriser la nation face au chaos”.

Général de brigade Kioumars Heydari (Commandant des Forces terrestres) : C’est l’homme le plus dangereux pour les Pasdarans survivants. Il contrôle l’infanterie lourde, les blindés et les garnisons réparties sur tout le territoire. C’est lui qui détiendrait la capacité physique et logistique d’encercler les ministères, de prendre la télévision d’État ou de bloquer les milices Bassidji dans les rues de Téhéran.

Général de brigade Hamid Vahedi (Armée de l’air – IRIAF) : Ses bases (qui abritent les flottes conventionnelles de F-4 et F-14) n’ont pas été ciblées. Son rôle dans une prise de pouvoir interne serait marginal, mais sa neutralité est nécessaire : il doit garantir qu’aucune frappe fratricide ne viendra entraver l’avancée des blindés de l’Artesh.

Amiral Shahram Irani (Marine régulière – IRIN) : Il opère la flotte conventionnelle (frégates, sous-marins) dans le golfe d’Oman et la mer Caspienne, se tenant à l’écart du détroit d’Ormuz où les vedettes rapides des Pasdarans opèrent.

A partir de ces éléments, on peut imaginer que ce ciblage différencié ait pour objectif de :

  1. Détruire le bras armé du régime sans humilier l’armée nationale : Frapper l’Artesh reviendrait à attaquer “l’Iran” en tant que nation, ce qui provoquerait un réflexe de ralliement patriotique autour du drapeau et souderait l’armée régulière aux Pasdarans.
  2. Provoquer la “fracture verticale” : En détruisant les capacités de coercition des Pasdarans tout en laissant les capacités conventionnelles de l’Artesh intactes, l’axe américano-israélien modifie le rapport de force interne. L’Artesh, humiliée depuis 45 ans, regarde l’appareil des Pasdarans se faire décapiter.
  3. Préparer le jour d’après : Si le régime s’effondre, aucune transition n’est possible sans une armée capable de maintenir l’ordre public, de sécuriser les frontières et d’empêcher la balkanisation du pays (séparatisme kurde, baloutche, arabe). Les États-Unis ont besoin que l’Artesh reste debout pour assurer ce rôle de stabilisation une fois les Pasdarans éliminés ou neutralisés.

C’est peut-être sur cette ligne de crête que se joue le succès de l’opération : affaiblir les Gardiens de la Révolution jusqu’au point de rupture, dans l’espoir que l’armée régulière prenne le pouvoir.

En effet, l’état-major de l’Artesh fait actuellement face à un dilemme : l’élimination de Bagheri a fait sauter le verrou hiérarchique et Mousavi et Heydari savent que s’ils restent passifs et laissent les Pasdarans survivants imposer un nouveau Guide radical pour reprendre la main sur le Conseil Suprême de Sécurité Nationale, une purge pourrait suivre contre l’Artesh pour sécuriser leur pouvoir

Leur survie institutionnelle et personnelle, mais aussi celle du pays, pourrait  passer désormais par l’action : utiliser leurs troupes intactes pour confisquer le pouvoir, neutraliser les restes de l’appareil sécuritaire religieux, et ouvrir un canal de négociation avec Washington pour stopper l’hémorragie du pays.

C’est précisément le scénario central qui transformerait cette crise d’une guerre d’attrition destructrice en une reconfiguration géopolitique. Une prise de pouvoir par l’Artesh n’est pas seulement imaginable, c’est historiquement le seul mécanisme interne capable de mettre fin à une théocratie militarisée sans plonger le pays dans une guerre civile de type syrien.

À partir du moment où les Pasdarans auront été suffisamment affaiblis et dans la fenêtre de temps où la hiérarchie des pasdarans sur l’armée n’aura pas été reconstituée, ce scénario de prise de pouvoir par l’armée est envisageable pour trois raisons : 

  1. Le capital de légitimité : La Nation contre la Révolution

La plus grande force de l’Artesh n’est pas matérielle, elle est psychologique et politique. Contrairement aux Pasdarans, qui sont perçus par une écrasante majorité de la population comme une force d’occupation intérieure, corrompue et répressive, l’Artesh a conservé une image de noblesse. Elle est l’héritière de la longue histoire impériale persane, dédiée à la protection de la “terre d’Iran” et non à celle de la “Révolution islamique”. L’armée régulière n’a jamais été massivement impliquée dans la répression sanglante des manifestations (ni en 2009, ni en 2019, ni en 2022). Si ses blindés sortaient dans les rues de Téhéran pour neutraliser les derniers bastions des Gardiens de la Révolution, ils seraient très probablement accueillis en libérateurs par la population.

2. Le précédent historique : Le “Syndrome Égyptien”

La mécanique d’une telle bascule s’apparente à ce qui s’est passé en Égypte en 2011, lorsque l’armée régulière a décidé de lâcher Hosni Moubarak pour sauver l’ossature de l’État. En Iran, face à un régime décapité (mort du Guide), l’état-major de l’Artesh pourrait faire le calcul de la survie nationale. 

3. L’alignement tactique avec Washington

Un coup de force de l’Artesh est exactement l’issue espérée par la doctrine stratégique américaine. Washington sait qu’une occupation terrestre de l’Iran est impossible. Les États-Unis ont besoin d’un interlocuteur institutionnel iranien capable de maintenir la cohésion de cet immense pays pour éviter sa balkanisation. Une junte de transition dirigée par les généraux de l’Artesh offrirait une porte de sortie si :

  1. Ils annoncent l’arrêt des hostilités et le démantèlement des réseaux d’influence régionaux (abandon du Hezbollah et des Houthis, qui sont des créations pures des Pasdarans).
  2. Ils ouvrent les sites nucléaires aux inspecteurs internationaux.
  3. En échange, Washington stoppe les bombardements immédiatement, lève l’embargo sur le pétrole iranien et débloque les dizaines de milliards de dollars d’avoirs gelés à l’étranger pour permettre à la nouvelle junte de relancer l’économie et de consolider son pouvoir face aux restes de la théocratie.

En somme, l’Artesh serait le cygne noir positif de cette séquence : si les frappes actuelles parviennent à briser la colonne vertébrale des Gardiens de la Révolution sans détruire l’armée régulière, la voie vers une restauration militaire laïque et nationaliste en Iran s’ouvre pour la première fois depuis 1979.

hiboo pense que ce scénario est hypothétique mais possible, sans en mesurer la probabilité, et relie cela à la déclaration de Trump selon laquelle les frappes vont ouvrir une fenêtre de tir pour renverser le régime mais que cette fenêtre se refermera ensuite : « Your moment of freedom has arrived… When we are done, take over your government. This may be the only chance you get in generations.»

Dans ce scénario, on assisterait immédiatement sur les marchés à : 

  • l’effondrement de la prime de risque géopolitique,
  • l’effondrement des cours du pétrole vers 60$ le baril, ou moins,
  • la perspective consécutive d’un choc désinflationniste pour l’économie mondiale.